CHAPITRE IX
La princesse Ce’Nedra en avait terminé avec les discours. Les allocutions qui la mettaient à la torture avaient rempli leur office et les événements reposaient de moins en moins sur ses épaules. Au début, les journées s’ouvraient devant elle, pleines d’une glorieuse liberté. Finie la terrible angoisse qui lui nouait l’estomac à la perspective de haranguer les foules deux ou trois fois par jour. Elle était moins épuisée nerveusement, elle ne s’éveillait plus au milieu de la nuit en tremblant de peur. Pendant près d’une semaine, elle se délecta dans ce sentiment nouveau. Puis, évidemment, elle commença à s’ennuyer comme un rat mort.
L’armée qu’elle avait levée en Arendie et dans le nord de la Tolnedrie déferlait comme une marée humaine sur les vertes collines d’Ulgolande. Le soleil faisait étinceler les armures des chevaliers mimbraïques qui ouvraient la marche, leurs étendards multicolores claquant dans la brise devant les Sendariens, les Asturiens, les Riviens et les quelques Cheresques qui formaient le gros de l’infanterie. Le cœur de l’armée, les légions étincelantes de l’empire de Tolnedrie, marchaient fièrement derrière, leurs bannières écarlates flottant au vent, le plumet blanc de leurs casques ondulant en cadence. Pendant quelques jours, la princesse trouva très excitant de chevaucher à la tête de cette force prodigieuse qui se déplaçait à son commandement vers l’est, mais elle ne tarda pas à s’en lasser.
D’ailleurs, si la princesse Ce’Nedra se trouva peu à peu écartée des décisions, c’était grandement de sa faute. La stratégie était désormais souvent dictée par des problèmes logistiques fastidieux de bivouac et de cuisine roulante, et Ce’Nedra trouvait ces discussions assommantes. Pourtant, si la troupe avançait à une allure de tortue, c’était à cause de ce genre de détails.
Tout à coup, à la surprise générale, le roi Fulrach de Sendarie prit le commandement absolu de l’armée. C’est lui qui décidait de la distance à parcourir tous les jours et des endroits où les hommes s’arrêteraient pour se reposer ou dresser le campement en fin de journée. Bien sûr, les voitures de ravitaillement étaient à lui. L’armée était encore dans le nord de l’Arendie quand le monarque sendarien avait jeté un coup d’œil au projet de ravitaillement des troupes que les rois d’Alorie avaient dressé, à la va-vite, il faut bien le dire. Il avait hoché la tête d’un air réprobateur et pris en charge personnellement cet aspect des choses. La Sendarie était un pays agricole. Ses greniers regorgeaient de marchandises et, à certaines saisons, les routes et les chemins grouillaient de voitures. Le gros roi Fulrach avait donné quelques ordres avec décontraction, mais avec une efficacité redoutable, et bientôt des caravanes ininterrompues de chariots chargés à ras bords avaient commencé à traverser l’Arendie puis la Tolnedrie avant de tourner à l’est pour suivre l’armée, et l’avance des troupes était désormais dictée par l’allure de ces voitures aux roues grinçantes.
Fulrach fit pleinement sentir le poids de son autorité quelques jours après leur entrée en Ulgolande.
— Ecoutez, Fulrach, éclata le roi Rhodar de Drasnie alors que le roi des Sendariens ordonnait une nouvelle halte, si nous n’avançons pas plus vite, il va nous falloir tout l’été pour arriver à l’A-pic oriental.
— Vous exagérez, Rhodar, répondit doucement Fulrach. Nous avançons à bonne allure. Les voitures de ravitaillement sont lourdes et les chevaux doivent se reposer toutes les heures.
— Ce n’est pas possible, déclara Rhodar. Je vais faire accélérer le pas.
— C’est à vous de voir, bien sûr, répondit le Sendarien à la barbe brune en lorgnant froidement la grosse panse de Rhodar, mais si vous mettez mes chevaux de trait à genoux aujourd’hui, demain, vous n’aurez rien à manger.
Cette réplique mit fin à la controverse.
L’allure se ralentit encore quand ils s’engagèrent dans les défilés d’Ulgolande. Ce’Nedra retrouva avec appréhension ces forêts épaisses et ces failles rocheuses. Elle n’était pas près d’oublier la bagarre avec Grul l’Eldrak et leurs échauffourées avec les Algroths et les Hrulgins qui l’avaient tellement terrifiée, l’hiver passé, mais les monstres qui rôdaient dans les montagnes ne se montrèrent guère. L’armée était si vaste que même les plus féroces n’osaient pas s’y frotter. Mandorallen ne leur fit part que de rares escarmouches.
— Si je pouvais prendre un jour d’avance sur le gros de nos troupes, je parviendrais peut-être à engager le combat avec quelques créatures particulièrement audacieuses, rêvassa-t-il tout haut, un soir, en regardant pensivement le feu.
— Vous n’en avez jamais assez, hein ? lui demanda Barak d’un ton un peu agressif.
— Laissez tomber, Mandorallen, lui conseilla Polgara. Ces monstres ne nous ont rien fait et le Gorim d’Ulgo n’aime pas qu’on les embête.
Mandorallen poussa un gros soupir.
— Il est toujours comme ça ? demanda curieusement le roi Anheg.
— Tu ne peux pas imaginer ! répondit Barak.
La lente progression à travers l’Ulgolande, aussi éprouvante fût-elle pour Rhodar, Brand et Anheg, eut tout de même l’avantage de maintenir l’armée en bonne condition physique, et les hommes atteignirent la plaine d’Algarie dans une forme stupéfiante.
— Nous allons vers la Forteresse d’Algarie, décida le roi Rhodar tandis que l’armée franchissait le dernier col et déferlait sur la prairie. Nous avons besoin de nous organiser un peu, et je ne vois pas l’intérêt d’arriver à l’A-pic avant que les ingénieurs aient terminé. Sans compter que je préfère ne pas dévoiler la taille de notre armée aux Thulls, si l’envie les prenait de jeter un coup d’œil par-dessus la falaise.
C’est ainsi que l’armée traversa l’Algarie par petites étapes, en abandonnant derrière elle une piste d’une demi-lieue de large dans les hautes herbes. D’immenses troupeaux de ruminants relevaient la tête pour regarder avec étonnement cette marée humaine qui défilait au pas, puis se remettaient à paître sous le regard protecteur des hommes de clan algarois.
Le campement dressé autour de l’immense Forteresse du sud de l’Algarie s’étendait sur des lieues et des lieues. En voyant les feux de camp, la nuit, on aurait dit que les étoiles se reflétaient dans un immense miroir. Une fois installée à la Forteresse, la princesse Ce’Nedra se sentit encore plus coupée du commandement quotidien de ses troupes. Les heures s’étiraient interminablement. Oh, ce n’est pas qu’on ne l’informât de rien : un programme d’entraînement rigoureux avait été instauré – en partie parce qu’un grand nombre d’hommes n’étaient pas des soldats de métier, mais surtout pour éviter l’oisiveté qui entraîne toujours des problèmes de discipline – et tous les matins, le colonel Brendig, le baronet sendarien au visage impassible qui semblait incurablement dépourvu d’humour, faisait son rapport à Ce’Nedra. Il lui racontait les exercices de la veille avec une minutie exaspérante, agrémentant son récit d’une flopée de détails que la princesse trouvait pour la plupart vaguement répugnants.
Elle finit par exploser un matin, après que Brendig se fut retiré sur une courbette respectueuse.
— Si je l’entends encore une fois prononcer le mot « latrines », je crois que je vais hurler ! annonça-t-elle en levant les bras au ciel d’un air exaspéré.
— C’est très important, Ce’Nedra, surtout pour une armée de cette taille, objecta calmement Adara.
— D’accord, mais il pourrait peut-être parler d’autre chose, non ? riposta la petite princesse en faisant les cent pas dans sa chambre. Je trouve ça de très mauvais goût...
Polgara, qui apprenait patiemment à Mission, le petit garçon blond, à lacer ses bottines, leva les yeux. Un coup d’œil lui suffit pour apprécier la situation.
— Et si vous alliez faire une petite promenade à cheval, jeunes dames ? suggéra-t-elle. Un peu d’air frais et d’exercice semblent tout indiqués dans votre cas.
Elles ne cherchèrent pas longtemps Ariana, la blonde Mimbraïque ; elles savaient où la trouver. Mais il leur fallut un bon moment pour la décider à s’arracher à la contemplation de Lelldorin de Wildantor qui s’efforçait, avec l’aide de son cousin Torasin, d’apprendre les rudiments du tir à l’arc à un groupe d’Arendais. Torasin, un fringant patriote asturien, s’était tardivement rallié à leur cause. Ce’Nedra subodorait que quelque différend avait opposé les deux jeunes gens, néanmoins la perspective de la guerre et de la gloire avait fini par l’emporter. Torasin avait rattrapé l’armée au pied des collines d’Ulgolande, manquant faire crever son cheval sous lui. Les retrouvailles avec Lelldorin avaient été très larmoyantes, et les deux cousins étaient plus proches que jamais. Toutefois, Ariana n’avait d’yeux que pour Lelldorin. Elle le contemplait, les prunelles étincelantes, pleines d’une adoration béate, si totalement dépourvue d’intelligence qu’elle en devenait terrifiante.
Les trois filles s’éloignèrent du campement au petit trot. Elles étaient bien sûr escortées par un détachement de gardes, et l’inévitable Olban, le plus jeune fils du Gardien de Riva. Ce’Nedra ne savait trop quelle attitude adopter avec lui. Depuis qu’un Murgo avait attenté à sa vie dans la forêt arendaise, le jeune Rivien s’était institué son garde du corps personnel et rien n’aurait pu le faire renoncer à ce rôle. Il lui semblait presque reconnaissant d’être utile à quelque chose, et Ce’Nedra avait la pénible certitude que seule la force aurait pu lui faire abandonner ce rôle.
Un soleil radieux brillait dans le ciel matinal, d’un bleu sans nuages. Une brise vagabonde ployait les hautes herbes de l’interminable plaine algaroise. Sitôt sortie du campement, Ce’Nedra sentit son moral grimper en flèche. Elle montait le cheval blanc que lui avait donné le roi Cho-Hag, un animal patient, au caractère égal, qu’elle avait baptisé Paladin. Elle aurait pu lui trouver un nom plus approprié, car Paladin était un cheval flemmard. Une bonne part de son apathie venait du fait que sa petite cavalière ne pesait presque rien et qu’elle le bourrait scandaleusement de pommes et de sucreries, avec pour résultat qu’il commençait à se faire du lard.
Grisée de liberté, la princesse s’élança donc dans la prairie sur son fier destrier, suivie de ses deux amies et du jeune et vigilant Olban.
Ils s’arrêtèrent au bas d’une longue colline pour reposer leurs montures. Paladin haletait comme un soufflet de forge. Il tourna la tête et jeta un regard de reproche à sa petite maîtresse, mais la cruelle ignora sa plainte informulée.
— Quelle merveilleuse journée pour se promener ! s’exclama-t-elle avec enthousiasme.
Ariana poussa un soupir à fendre l’âme.
— Voyons, Ariana ! s’esclaffa Ce’Nedra. On croirait que Lelldorin est à l’autre bout du monde ! Ah, ces hommes ! Ça ne leur fait pas de mal de se languir un peu de nous.
Ariana eut un pauvre sourire et soupira de plus belle.
— Ça nous en fait peut-être à nous de nous languir d’eux, murmura Adara sans l’ombre d’un sourire.
— Qu’est-ce qui sent si bon ? demanda tout à coup Ce’Nedra.
Adara leva son visage de porcelaine comme pour humer le parfum apporté par la brise et en localiser la provenance.
— Suivez-moi, dit-elle avec une autorité surprenante chez elle.
Elle fit le tour de la colline. Le versant herbeux était tapissé à mi-pente d’un amas de buissons bas, aux feuilles vert foncé, couverts de fleurs bleu lavande. Un nuage de papillons bleus, éclos le matin même, planait avec extase au-dessus des fleurs. Adara talonna sa monture, lui fit gravir la pente et mit vivement pied à terre. Puis elle étouffa un cri, s’agenouilla presque respectueusement et entoura l’un des buissons de ses bras comme pour l’embrasser.
Ce’Nedra s’approcha de son amie et constata avec surprise que, si elle arborait un grand sourire, ses beaux yeux gris étaient pleins de larmes.
— Allons, Adara, qu’est-ce qui ne va pas ?
— Ma fleur ! répondit Adara d’une voix vibrante. Je n’aurais jamais cru qu’elle allait croître et se multiplier ainsi.
— De quoi parlez-vous ?
— Ces fleurs... C’est Garion qui les a créées pour moi, cet hiver. Enfin, il en a créé une. Je l’ai vue naître à la vie dans sa main, ici même. Je l’avais complètement oubliée. Regardez comme elles ont pris, rien qu’en une saison.
Ce’Nedra éprouva une soudaine pointe de jalousie. Garion n’avait jamais créé de fleur pour elle. Elle se pencha et cueillit une corolle lavande sur un buisson, en tirant dessus un peu plus fort peut-être que ce n’était absolument nécessaire, et la regarda d’un air critique.
— Elle est un peu mal fichue, commenta-t-elle avec un reniflement, puis elle se mordit la lèvre comme si elle regrettait ses paroles.
Adara lui jeta un coup d’œil réprobateur.
— Allons, Adara, je disais ça pour vous taquiner, reprit Ce’Nedra avec un petit rire qui sonnait faux.
Elle aurait tout de même bien voulu trouver un défaut à la fleur et elle pencha le visage sur le bourgeon ouvert dans sa main. Son parfum sembla effacer tous ses soucis et lui remonta considérablement le moral.
Ariana mit pied à terre à son tour comme si une idée venait de lui passer par la tête.
— Me permets-Tu, ô Dame Adara, de prélever certaines de ces fleurs ? demanda-t-elle en humant la douce fragrance. M’est avis que ces timides pétales pourraient bien receler d’étranges vertus susceptibles d’intéresser dame Polgara.
— Magnifique ! s’exclama Ce’Nedra en frappant dans ses mains avec ravissement, effectuant une de ces volte-face dont elle avait le secret. Quelle merveille, Adara, si votre fleur se révélait être un remède miracle ! Nous allons l’appeler « la rose d’Adara ». Les malades béniront à jamais votre nom !
— Elle ne ressemble guère à une rose, Ce’Nedra, objecta Adara.
— Et alors ? fit Ce’Nedra, évacuant l’objection d’un geste de la main. Je suis reine, oui ou non ? Si je dis que c’est une rose, c’est que c’en est une, un point c’est tout. Nous allons tout de suite en ramener à dame Polgara.
Elle retourna vers son cheval pansu qui contemplait les fleurs d’un œil amorphe, l’air de se demander s’il devait y goûter ou non.
— Allez, Paladin, ordonna la princesse avec emphase. A la Forteresse, et au galop !
A ce mot, Paladin fit la grimace.
Polgara examina attentivement les fleurs mais ne put se prononcer sur leurs vertus médicinales, à la grande déception de Ce’Nedra et de ses amies. Un peu calmée, la petite princesse regagna tranquillement ses quartiers.
Le colonel Brendig l’attendait. Ce’Nedra avait fini par conclure que c’était, tout compte fait, l’homme le plus pratique qu’elle ait jamais rencontré. Rien n’était trop insignifiant pour lui. D’un autre, on aurait dit qu’il se perdait dans des considérations oiseuses, mais le colonel avait la conviction que les grandes choses étaient faites de petites, ce qui donnait une certaine dignité à son souci du détail. Il donnait l’impression d’être partout à la fois. Sur son passage, les cordes des tentes se retendaient, des tas informes devenaient des piles d’équipement bien nettes et des tuniques débraillées étaient tout à coup reboutonnées.
— J’espère que Sa Majesté a pris plaisir à sa promenade, dit-il aimablement en s’inclinant à son entrée.
— Merci, colonel Brendig, répondit la princesse. Ma Majesté y a pris plaisir.
Elle était d’humeur fantasque, et c’était toujours un régal de taquiner le Sendarien au visage imperturbable.
Un sourire fugitif effleura les lèvres de Brendig qui passa aussitôt aux affaires de la mi-journée.
— Je me réjouis d’annoncer à Sa Majesté que les ingénieurs drasniens ont presque terminé le treuil au sommet de l’A-pic, déclara-t-il. Ils n’ont plus qu’à fixer les contrepoids qui permettront de hisser les vaisseaux de guerre cheresques.
— C’est merveilleux, répondit Ce’Nedra avec le sourire ahuri dont elle savait qu’il le mettait en rage.
— Les Cheresques commencent à dégréer et à démâter les vaisseaux en prévision du portage, reprit Brendig avec une légère crispation de la mâchoire, et les fortifications au sommet de l’A-pic avancent plus vite que prévu.
— C’est formidable ! s’exclama Ce’Nedra en battant des mains dans une grande démonstration d’enthousiasme juvénile.
— Je vous en prie, Majesté, se lamenta Brendig.
— Pardon, Colonel Brendig, s’excusa Ce’Nedra en lui tapotant la main. Je ne sais pas pourquoi, vous faites ressortir mes plus vilains défauts. Dites-moi, vous ne souriez jamais ?
— Mais je souris, Majesté, répondit-il, le visage rigoureusement impassible. Oh, vous avez un visiteur de Tolnedrie.
— Un visiteur ? Qui ça ?
— Un certain général Varana, duc d’Anadile.
— Varana en Algarie ? Que fait-il ici ? Il est seul ?
— Il est accompagné d’un certain nombre d’autres Tolnedrains, répondit Brendig. Ils ne sont pas en uniforme, mais ils ont une allure martiale. Ils se présentent comme des observateurs privés. Le général Varana a exprimé le désir de vous présenter ses hommages au moment qui vous conviendrait.
— Mais tout de suite, Colonel Brendig ! s’écria Ce’Nedra, avec un enthousiasme sincère cette fois. Envoyez-le-moi immédiatement.
Ce’Nedra connaissait le général Varana depuis sa plus tendre enfance. C’était un homme courtaud, aux cheveux gris, ondulés, qui boitait de la jambe gauche. Il avait cet humour à froid, corrosif, propre à la maison des Anadile. De toutes les nobles familles tolnedraines, c’est des Anadile que les Borune étaient les plus proches. D’abord, ils étaient du Sud, ensuite les Anadile prenaient généralement le parti des Borune dans les querelles qui les opposaient aux puissantes dynasties du Nord. La maison des Anadile n’était qu’un duché, mais il n’était jamais entré le moindre sentiment d’infériorité dans les alliances des Anadile avec les grands-ducs de la maison des Borune. Tout au contraire, les ducs d’Anadile ne se privaient pas pour lancer des piques amicales à leurs voisins plus influents. Historiens et hommes d’états s’entendaient souvent à considérer comme un grand malheur pour l’empire que la remarquable maison d’Anadile n’ait pas eu la fortune nécessaire pour faire valoir ses prétentions au trône impérial.
Le général Varana fit son entrée dans les appartements de Ce’Nedra, un petit sourire planant sur ses lèvres et l’un de ses sourcils arqué selon un angle interrogateur.
— Majesté, fit-il en s’inclinant.
— Oncle Varana ! s’exclama la princesse en se jetant à son cou.
Varana n’était pas vraiment son oncle mais elle l’avait toujours considéré comme tel.
— Alors, ma petite Ce’Nedra, qu’est-ce que tu as encore inventé ? s’esclaffa-t-il en la serrant sur son cœur. Tu sais que tu mets le monde sens dessus dessous ? Que fait une Borune au milieu de l’Algarie, à la tête d’une armée d’Aloriens ?
— Je vais envahir le Mishrak ac Thull, déclara-t-elle d’un petit ton mutin.
— Vraiment ? Et pour quoi faire ? La maison des Borune aurait-elle été insultée par le roi Gethell des Thulls ? Je n’étais pas au courant.
— C’est un problème alorien, répondit Ce’Nedra avec désinvolture.
— Ah, je vois. Ça explique tout. Les Aloriens n’ont pas besoin de raison pour agir.
— Vous vous moquez de moi, accusa-t-elle.
— Bien sûr, ma petite Ce’Nedra. Il y a des milliers d’années que les Anadile taquinent les Borune.
— C’est très important, oncle Varana, s’indigna-t-elle en faisant la moue.
— Sûrement, acquiesça-t-il en passant doucement son gros doigt sur sa lèvre inférieure gonflée. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas en rire.
— Vous êtes impossible, protesta Ce’Nedra, à bout d’arguments, en riant malgré elle. Que faites-vous par ici ?
— J’observe, lui confia-t-il. Les généraux font beaucoup ça. Et comme la seule guerre observable en ce moment est la tienne, nous nous sommes dit que nous allions passer jeter un coup d’œil. Je suis venu avec quelques amis. C’est Morin qui nous en a donné l’idée.
— Le chambellan de mon père ?
— Je pense que c’est ça, oui.
— Morin n’aurait jamais fait une chose pareille de son propre chef.
— Vraiment ? Ça alors !
Ce’Nedra fronça les sourcils en se mordillant distraitement une mèche de cheveux. Varana tendit la main et la lui ôta d’entre les dents.
— Morin n’oserait pas lever le petit doigt sans en avoir reçu l’ordre de mon père, reprit Ce’Nedra en recommençant son manège.
Varana lui ôta à nouveau les cheveux de la bouche.
— Ne faites pas ça, ronchonna-t-elle.
— Tu penses si je vais m’en priver ! C’est comme ça que je t’ai déshabituée de sucer ton pouce.
— Ce n’est pas la même chose. Je réfléchis.
— Eh bien, réfléchis la bouche fermée.
— C’était l’idée de mon père, hein ?
— Je n’irai pas jusqu’à dire que je lis dans les pensées de l’empereur.
— Eh bien, moi si. Que mijote ce vieux renard ?
— Allons !, mon enfant, ce n’est pas très respectueux.
— Vous disiez que vous étiez là pour observer ?
Il acquiesça d’un signe de tête.
— Et peut-être faire quelques suggestions ?
— Si on veut bien nous écouter, répondit-il avec un haussement d’épaules. Rappelle-toi que je suis là à titre officieux. La politique impériale m’interdit d’intervenir. Tol Honeth ne reconnaît pas formellement ton titre de reine de Riva.
— Parmi les suggestions que vous pourriez être amené à faire si vous vous trouviez à proximité d’une légion tolnedraine qui semblerait manquer un peu de directives, reprit-elle en lui jetant un coup d’œil appuyé à travers ses longs cils, se pourrait-il qu’il y ait « en avant marche » ?
— Cette situation pourrait se présenter, en effet.
— Et vous avez un certain nombre d’autres officiers d’état-major avec vous ?
— Tiens, je me demande tout à coup si quelques-uns ne serviraient pas de temps en temps dans ce corps, répondit-il, l’œil brillant de malice.
Ce’Nedra porta sa boucle de cheveux à ses lèvres et le général Varana la lui ôta aussitôt de la bouche.
— Vous aimeriez rencontrer le roi Rhodar de Drasnie ? lui proposa-t-elle.
— J’en serais fort honoré.
— Eh bien, pourquoi ne pas aller le voir tout de suite ?
— Pourquoi pas, en effet ?
— Oh, mon oncle, je vous adore ! s’esclaffa-t-elle en se jetant à son cou.
Les chefs suprêmes de l’armée étaient en grande conférence dans une vaste salle que le roi Cho-Hag avait mise à leur disposition. Ils avaient renoncé à tout formalisme et regardaient, vautrés dans de confortables fauteuils, le roi Rhodar mesurer, à l’aide d’un bout de ficelle, des distances sur une grande carte qui couvrait tout un pan de mur.
— Je n’ai pas l’impression que ce soit si loin que ça, disait-il au roi Cho-Hag.
— C’est parce que votre carte est plate, Rhodar, répliqua Cho-Hag. Le relief de cette région est très accidenté. Croyez-moi, ces fortins sont bien à trois jours d’ici.
Le roi Rhodar exprima son dégoût par un bruit assez incongru.
— Alors j’ai bien peur que nous soyons obligés de renoncer à y mettre le feu. Je ne vais pas commencer à ordonner des missions suicides. Trois jours de cheval, c’est trop loin.
— Majesté... commença poliment Ce’Nedra.
— Oui, mon enfant ? répondit Rhodar en continuant à observer la carte, les sourcils froncés.
— Je voudrais vous présenter quelqu’un.
Le roi Rhodar se tourna vers elle.
— Majesté, reprit Ce’Nedra d’un ton cérémonieux, voici Sa Grâce, le duc d’Anadile. Général Varana, Sa Majesté, le roi Rhodar de Drasnie.
Les deux hommes échangèrent poliment des courbettes en se mesurant du regard.
— Le général nous arrive précédé d’une flatteuse réputation, répliqua Rhodar.
— Tandis que Sa Majesté a eu la suprême habileté de garder le secret sur ses dons de tacticien, rétorqua Varana.
— Croyez-vous que cela réponde aux exigences de la courtoisie ? s’enquit Rhodar.
— Dans le cas contraire, nous pourrons toujours raconter plus tard de quelle effroyable civilité nous avons été l’un envers l’autre, suggéra Varana.
— Très bien, acquiesça le roi Rhodar avec un grand sourire, que vient donc faire en Algarie le plus grand tacticien de Tolnedrie ?
— Observer, Majesté.
— Vous comptez vous borner à cette explication ?
— Absolument. La Tolnedrie est tenue, pour des raisons politiques, de conserver la neutralité en cette affaire. Je suis persuadé que Votre Majesté est informée de l’évolution de la situation par ses services secrets. Les cinq espions que vous avez au palais impérial sont de grands professionnels.
— Pas cinq, six, rectifia en passant le roi Rhodar.
— On en apprend tous les jours, commenta le général Varana en arquant un sourcil.
— Ça va, ça vient, vous savez, observa Rhodar en haussant les épaules. Vous connaissez notre position ?
— J’en ai été informé, oui.
— Qu’en pensez-vous... en tant qu’observateur ?
— Je pense que vous avez un problème.
— Merci, répondit sèchement Rhodar.
— Le rapport de force vous impose une stratégie défensive.
— Nous aurions une chance de nous en sortir si nous n’avions sur le dos que Taur Urgas et les Murgos du Sud, répondit Rhodar en secouant la tête, mais ‘Zakath masse tous les jours davantage d’hommes à Thull Zelik. Nous ne pouvons pas nous contenter de nous retrancher derrière des fortifications. S’il décide de nous donner l’assaut, ses hommes nous auront réglé notre compte avant l’automne. Notre seul espoir est d’envoyer la flotte d’Anheg dans la Mer du Levant pour couler ses bâtiments. Si nous ne tentons pas le coup, nous sommes cuits.
Varana s’approcha de la carte.
— Pour descendre la Mardu, il faudra que vous neutralisiez Thull Mardu, remarqua-t-il en indiquant une île au milieu du fleuve. Vous ne pourrez jamais faire passer une flotte devant tant qu’elle sera aux mains d'une force hostile. Il faudra que vous la preniez.
— Ça ne nous avait pas échappé, commenta le roi Anheg, vautré dans un fauteuil, son éternelle chope de bière à la main.
— Vous connaissez Anheg, mon général, fit Rhodar.
— De réputation, acquiesça Varana avec un hochement de tête. Majesté, dit-il en s’inclinant devant le roi Anheg.
— Général, répondit Anheg avec une inclinaison de tête.
— Si Thull Mardu est bien défendue, vous y laisserez le tiers de votre armée, observa Varana.
— Nous pensions attirer la garnison à l’extérieur sous un prétexte, annonça Rhodar.
— Comment ?
— C’est là que nous entrons en jeu, Korodullin et moi, intervint le roi Cho-Hag de sa voix calme. Une fois en haut de l’A-pic, les chevaliers mimbraïques raseront toutes les villes et tous les villages des hauts plateaux, et mes hommes brûleront les récoltes dans les régions agricoles des plaines.
— Ils se rendront bien compte que ce n’est qu’une diversion, Majesté, objecta Varana.
— Sans doute, acquiesça Brand de sa voix de tonnerre, mais de quoi ? Je ne vois pas comment ils pourraient comprendre que notre véritable objectif est en fait Thull Mardu. Nous ferons de notre mieux pour n’oublier personne dans nos déprédations. Ils se feront peut-être une raison au départ, mais ils ne mettront pas longtemps à prendre des mesures pour protéger leurs villes et leurs récoltes.
— Et vous pensez que ça les amènera à faire sortir la garnison de Thull Mardu ?
— C’est ce que nous espérons, confirma le roi Rhodar.
— Ils feront venir des Murgos de Rak Goska et des Malloréens de Thull Zelik, protesta Varana en secouant la tête. Et au lieu d’une opération de commando sur Thull Mardu, c’est une guerre générale que vous aurez sur les bras.
— C’est ce que vous feriez, général Varana, rétorqua le roi Rhodar, mais vous n’êtes ni ‘Zakath ni Taur Urgas. Notre stratégie est basée sur ce que nous savons d’eux. Ni l’un ni l’autre n’engagera ses forces à moins d’être convaincu que nous représentons un danger majeur. Ils préféreront ménager leurs troupes. Nous ne devrions constituer à leurs yeux qu’un ennui passager, éventuellement un prétexte pour faire prendre l’air à leurs hommes, mais, de leur point de vue, la vraie guerre commencera quand ils se rentreront dedans. Ils resteront dans l’expectative, et le roi Gethell du Mishrak ac Thull nous affrontera seul, avec le soutien symbolique des Murgos et des Malloréens. Si nous faisons vite, la flotte d’Anheg sera dans la Mer du Levant et notre armée devant l’A-pic avant qu’ils aient eu le temps de comprendre ce que nous mijotions.
— Et après ?
— Après, reprit le roi Anheg avec un petit ricanement, Taur Urgas restera à Rak Goska comme s’il avait les pieds cloués au sol et il applaudira des deux mains en me regardant envoyer des bateaux entiers de Malloréens servir de nourriture aux poissons dans la Mer du Levant.
— ‘Zakath n’osera jamais envoyer ses troupes contre nous, ajouta Brand. Il courrait le risque, s’il perdait trop d’hommes, de laisser la supériorité numérique à Taur Urgas.
Le général Varana réfléchit un instant.
— La situation paraît bien verrouillée, commenta-t-il enfin d’un ton rêveur. Trois armées dans la même région, dont aucune n’ose bouger.
— Comme ça, pas de bobo. La guerre idéale, quoi, renchérit Rhodar avec un grand sourire.
— Votre seul problème consiste donc à évaluer la portée de vos raids avant d’attaquer Thull Mardu, nota Varana. Il faut qu’ils soient assez sérieux pour faire sortir la garnison de la ville, mais pas trop pour inquiéter vraiment ‘Zakath ou Taur Urgas. Votre marge de manœuvre est étroite, messieurs.
— C’est pourquoi nous sommes heureux de bénéficier des conseils du plus grand tacticien de Tolnedrie, approuva Rhodar avec une invraisemblable révérence.
— Pardon, Majesté : des observations, rectifia le général Varana en levant la main. Un observateur se borne à faire des observations. Le terme « conseil » implique une prise de position incompatible avec la volonté de neutralité de l’empire.
— A propos, Cho-Hag, fit Rhodar avec un grand sourire. Il va falloir que nous prenions des dispositions pour assurer l’hébergement de l’observateur impérial et de son état-major.
Ce’Nedra regardait avec une secrète jubilation s’amorcer ce qui serait sans nul doute une solide amitié entre ces deux hommes d’exception.
— Eh bien, messieurs, je vous laisse à vos amusements, annonça-t-elle avec un petit sourire enjôleur. Les questions militaires me donnent la migraine. Je m’en remets à vous pour ne pas m’attirer d’ennuis.
Elle se retira après une petite courbette.
Deux jours plus tard, Relg revint d’Ulgolande avec des hommes vêtus de tuniques à capuchon couvertes d’écailles métalliques : c’étaient les renforts envoyés par le Gorim. Taïba, qui était restée dans son coin depuis que l’armée était arrivée à la Forteresse, se joignit à Ce’Nedra et dame Polgara pour accueillir les voitures qui gravissaient en grinçant la colline menant à l’entrée principale. La belle Marague portait une robe de lin toute simple, presque austère, mais ses prunelles violettes étincelaient. Relg dégringola de la voiture de tête et répondit machinalement aux salutations de Barak et Mandorallen. Ses grands yeux cherchaient quelqu’un dans le groupe massé devant les portes, puis ils croisèrent ceux de Taïba, et ce fut comme s’il se détendait. Il s’approcha d’elle sans un mot. Taïba ne put s’empêcher de tendre plusieurs fois la main vers lui mais ils ne se touchèrent pas. Ils restèrent face à face, dans la lumière dorée du soleil, les yeux perdus dans leur mutuelle contemplation, comme à l’abri d’une bulle dont les autres étaient magiquement exclus. Taïba ne pouvait détacher ses yeux de Relg, mais on y aurait vainement cherché l’adoration béate, stupide, qui emplissait ceux d’Ariana quand elle admirait Lelldorin. Taïba semblait plutôt l’interroger, sinon le défier. Relg avait le regard troublé d’un homme déchiré entre deux forces opposées. Ce’Nedra les observa quelques instants, puis se sentit obligée de tourner la tête.
Les Ulgos étaient cantonnés dans des pièces aveugles, sous la Forteresse. Ils allaient vivre des jours difficiles et Relg devait les aider à habituer leur vue à la lumière du soleil et à oublier la panique irraisonnée qui assaillait ses compatriotes ulgos quand ils se retrouvaient en plein air.
Le soir, un autre petit groupe arriva du sud. Trois hommes, deux en robe blanche et un en haillons crasseux, se présentèrent au portail. Les plantons algarois les firent aussitôt entrer et l’un des gardes fut dépêché aux appartements privés de dame Polgara pour l’informer de leur arrivée.
— Amenez-les ici, conseilla-t-elle au pauvre homme – il lui faisait pitié avec son visage de cendre et ses genoux tremblants. Ils ne voient pour ainsi dire jamais personne et ils ne seraient peut-être pas à l’aise au milieu de tous ces gens.
— Tout de suite, Dame Pol, répondit aussitôt l’Algarois en s’inclinant comme pour prendre congé. Euh... Vous croyez qu’il me le ferait vraiment ? balbutia-t-il après une hésitation.
— Qui vous ferait quoi ?
— Le plus laid. Il a dit qu’il allait me... commença l’homme, puis il s’interrompit en se rappelant à qui il parlait et devint d’un beau rouge. Je ne peux pas vous répéter ce qu’il m’a dit, Dame Polgara. Mais c’était quelque chose d’affreux.
— Oh ! dit-elle. Je crois savoir ce que vous voulez dire. C’est l’une de ses expressions favorites. Je pense que vous n’avez rien à craindre. Il dit ça uniquement pour qu’on fasse attention à lui. Je ne suis même pas certaine qu’on puisse faire une chose pareille à quelqu’un sans lui ôter la vie.
— Je vous les amène tout de suite, Dame Polgara.
La sorcière se tourna vers Ce’Nedra, Adara et Ariana qui s’étaient jointes à elle pour le dîner.
— Mesdames, annonça-t-elle gravement, nous allons avoir des visiteurs. Deux d’entre eux sont les êtres les plus doux et les plus gentils du monde, mais le troisième fait du langage un usage quelque peu insolite. Si vous avez les oreilles sensibles, vous feriez mieux de vous retirer.
Ce’Nedra, qui n’avait pas oublié sa rencontre avec les trois hommes au Val d’Aldur, se leva aussitôt.
— Pas vous, Ce’Nedra, objecta Polgara. Je crains que vous ne soyez obligée de rester.
Ce’Nedra avala péniblement sa salive.
— A votre place, je partirais tout de suite, conseilla-t-elle à ses amies.
— Il est si redoutable que ça ? demanda Adara. J’ai déjà entendu jurer des hommes.
— Pas comme lui, l’avertit Ce’Nedra.
— Vous avez réussi à exciter ma curiosité, répondit Adara avec un sourire. Je crois que je vais rester.
— Vous ne direz pas que je ne vous ai pas prévenues.
Beltira et Belkira étaient angéliques, comme toujours, mais le difforme Beldin était encore plus laid et plus désagréable que dans le souvenir de Ce’Nedra. Ariana prit la fuite avant même qu’il ait fini de dire bonjour à dame Polgara. Adara devint d’une pâleur mortelle mais elle encaissa bravement le coup. Puis le vilain petit homme se tourna vers Ce’Nedra et la gratifia, en réponse à ses paroles de bienvenue, de quelques questions incongrues qui la firent rougir jusqu’à la racine des cheveux. Adara jugea plus prudent de se retirer.
— Elles ont un problème, tes greluches, Pol ? demanda innocemment Beldin en fourrageant dans sa tignasse en broussaille. On dirait qu’elles ont leurs vapeurs.
— Ce sont des demoiselles comme il faut, mon Oncle, répondit Polgara. Certains propos leur écorchent les oreilles.
— C’est tout ? rétorqua-t-il avec un rire ignoble. Cette petite rouquine semble un peu moins délicate.
— Vos remarques m’offensent tout autant que mes compagnes, Maître Beldin, répliqua Ce’Nedra avec raideur, mais je n’entends pas me faire dicter mon comportement par les insanités d’un bossu mal embouché.
— Pas mal, commenta-t-il d’un ton appréciateur en se laissant tomber dans le premier fauteuil venu. Mais il faut apprendre à vous laisser aller davantage. L’insulte a une cadence, un rythme que vous ne maîtrisez manifestement pas encore.
— Elle est très jeune, mon bon Oncle, lui rappela Polgara.
— C’est le moins qu’on puisse dire, commenta Beldin en lorgnant la petite princesse d’un air égrillard.
— Ça suffit, mon Oncle, arrêtez, lui demanda gentiment mais fermement Polgara.
— Nous sommes venus...
— ... nous joindre à votre expédition, annoncèrent les jumeaux. D’après Beldin...
— ... vous pourriez rencontrer des Grolims et...
— ... avoir besoin d’aide.
— Pathétique, non ? reprit Beldin. Ils n’ont pas encore appris à parler tout seuls. Toute ton armée est là ? ajouta-t-il en regardant Polgara.
— Nous retrouverons les Cheresques à la rivière.
— Vous ne les avez pas assez baratinés, décréta-t-il en se tournant vers Ce’Nedra. Vous n’avez pas assez d’hommes. Les Murgos du Sud grouillent comme des bloches sur un cadavre et les Malloréens se multiplient comme des mouches à m...
— Nous vous exposerons notre stratégie en temps utile, mon Oncle, coupa précipitamment Polgara. Nous n’avons pas l’intention de foncer tête baissée sur les armées angarakes. Nous nous livrons à une simple diversion.
Il eut alors un petit sourire hideux.
— Je ne sais pas ce que j’aurais donné pour voir ta tête quand tu as découvert que Belgarath t’avait filé entre les doigts.
— A votre place, Maître Beldin, je n’insisterais pas sur ce point, suggéra Ce’Nedra. La décision de Belgarath n’a pas fait très plaisir à dame Polgara, et il serait imprudent de revenir là-dessus.
— Je l’ai déjà vue piquer des crises, répondit-il en haussant les épaules. Tu ne pourrais pas envoyer quelqu’un chercher un porc ou un mouton, Pol ? J’ai faim.
— Nous avons l’habitude de faire cuire la viande avant de la manger, mon Oncle.
— Pour quoi faire ? demanda-t-il, l’air tout étonné.